Comment être plus juste avec les autres animaux ?

Comment être plus juste avec les autres animaux ?

Pourquoi cet article ?

Après un échange très intéressant avec François Lasserre, auteur vulgarisateur scientifique, sur les notions d’individu VS espèce, j’ai été interpellée ! 

Ce qu’il m’a expliqué confirme ma vision des animaux autres qu’humains : il est essentiel de les individualiser pour lutter contre le spécisme et ses hiérarchies.

Parler d'espèce au singulier impacte-t-il notre perception des autres animaux ?

Oui. Pourtant, la règle en sciences naturelles est de parler de l’espèce au singulier. Par exemple, lorsqu’un individu bourdon terrestre est dessiné ou photographié, on écrit “Le bourdon terrestre”. Avec cette même règle, toi tu es L’Homme moderne (nom français de notre espèce), comme si tu représentais tous.tes les humain.es de la Terre en aspect et mentalité. Pourtant tu es avant tout Léa, totalement unique, avec ton physique, ta personnalité et tes émotions propres. Eh bien c’est pareil pour les bourdons : ce sont des individus uniques. 

Si chaque être vivant, même unicellulaire, est unique physiquement, cette individualité est à considérer bien davantage avec les animaux sensibles et conscients que l’on désigne désormais comme sentients. Le pluriel permet de mieux s’en rendre compte et d’intégrer que les bourdons et les autres animaux sont divers physiquement et moralement, et que celui que l’on rencontre est unique, comme toi. On peut par exemple dire “ce bourdon est en train de butiner” ou “un membre des bourdons terrestres”, ou encore “Léonne la bourdonne” (on ne rencontre que des femelles 🙂). 

Cette règle est-elle utile hors des cercles naturalistes ?

Non. Tout d’abord car nous n’aspirons pas tous.tes à travailler pour un muséum d’Histoire naturelle ou une association naturaliste. Ensuite, cette règle n’aide pas à considérer les autres animaux comme des individus, car elle entretient l’essentialisation des êtres. Essentialiser, c’est penser que tous les membres d’un groupe ont des caractéristiques externes et internes identiques, qu'ils ont une “essence”. Si nous avons des caractéristiques communes toi et moi, que l’on partage d’ailleurs avec plein d’autres animaux, nous en avons aussi des différences et nos spécificités. Le singulier, pour décrire tout un groupe, rend moins précieux et unique chaque individu qui le compose. En particulier s’ils sont classés par nous au sein d’une espèce commune, domestique, Esod (ex “nuisible”), exotique, gibier, abondante, etc. Et ça peut aller jusqu'à essentialiser une espèce que l’on trouverait “moche” par exemple.

Et si nous devions nous essentialiser, ça donnerait quoi ?

Alors nous serions L’Homme moderne, une espèce exotique (venue d’Afrique), commune, envahissante, perturbante, pas en danger, domestique, croisée, polluante, prédatrice, porteuse de maladies… et dont chaque individu serait à réguler ! 

Heureusement que nous ne nous appliquons pas ces critères et que l’on se considère pour ce que nous sommes, des individus, uniques et sensibles avant tout. Eh bien c’est pareil pour les autres individus animaux sensibles (sentients) ! Mais notre culture spéciste nous empêche de le considérer, et entretient des hiérarchies. 

Ne pas individualiser les animaux entretient-il le spécisme ?

Oui. Rappelons que le spécisme est une discrimination arbitraire qui suppose que notre espèce serait supérieure aux autres espèces (species en latin). Cette croyance nous permet de dominer et d’opprimer les autres espèces, et nous fait croire que des espèces seraient meilleures que d’autres : frelons/abeilles, chats/cochons, mésanges/poulets, etc. En essentialisant les individus en espèces, avec leurs qualités et défauts à nos yeux (anthropocentrisme), on inclut tous les individus qui les composent, sans tenir compte de leurs singularités. Tous les renards sont-ils Esod ? Non. Tous les ragondins creusent-ils sous nos routes ? Non. Etc. On a ainsi tendance à penser que tous les membres d’une espèce sont les mêmes. 

Considérer un animal en tant qu'individu et non comme une espèce, permet-il de mieux le comprendre et le considérer ? 

Oui. Il me semble que cela pourrait accélérer nos actions pour plus de justice et d’égalité vis-à-vis de tous les autres qu’humains sentients, et aussi des environnements qui leur conviennent. Si l’on considère chaque individu ayant un intérêt qui lui est propre (ne pas souffrir, et vivre longtemps en bonne santé, comme toi Léa), eh bien quoiqu’on fasse on serait encore plus prudent.e. Aménager un terrain, gérer une forêt, vider une mare, étudier un espace, manger, se vêtir, etc. Alors que si on s’en tient aux espèces, eh bien pour certaines personnes certains individus méritent qu’on les tue, comme les “Esod” ou “communs” ou “Espèces exotiques envahissantes”, ou encore “pas très utiles”, ou “domestiques de rente” (les moins considérés en quantité d'individus), etc. Tout est possible. Mais il est vrai que considérer les individus demande beaucoup plus d’attention, de réflexions, d'esprit critique et souvent de moyens financiers. Mais c’est bien plus juste, comme lorsqu'il s'agit de nous 

D’ailleurs l’espèce existe-t-elle ?

Pas vraiment, il en existe environ 34 définitions* et même Darwin doutait de sa définition. Et pourtant nous l'adorons. On dit même qu'une personne est "forte en oiseaux ou en insectes” lorsqu'elle arrive à nommer leurs espèces. Mais ça ne dit pas qui on rencontre. C’est surtout un concept dont les définitions varient et ne sont jamais satisfaisantes. Des articles, livres ou conférences existent de plus en plus à ce sujet. Si ce concept d'espèce est parfois pratique pour ranger les êtres vivants dans des cases, il essentialise en même temps des individus sans considérer leurs propres intérêts, personnalités et émancipation. Il renforce le spécisme. 

La réalité qui nous entoure, ce sont les individus, comme Léa et François. Et d’ailleurs ce n’est pas très utile de connaître ton espèce (L’Homme moderne) pour avoir des échanges agréables avec toi, ni pour te considérer. Et les personnes qui ont un chat par exemple, s'intéressent davantage à son caractère et sa compagnie, qu’à son espèce et qu'il est issu de l'espèce “chat ganté” originaire du Moyen-Orient ! Dépasser ce concept d’espèce, quand il est inutile, nous permettrait-il plus d’attention à l'égard des individus animaux ? Il me semble que oui.

Ce qu’il est essentiel de réaliser avec la notion de sentience, c’est que nous sommes avant tout entouré.es de personnes, humaines ou non, peu importe leur espèce. 

*Voir travaux de Raie Futée et de Guillaume Lecointre

D’autres exemples ? 

Le cas des animaux classées Espèces exotiques envahissantes (EEE) est révélateur puisque même des “ami.es des animaux”, des écologues ou des naturalistes, sont ok pour faire tuer leurs individus sentients. Pourtant, chaque individu sentient compte moralement. Certains ont plus de chance que d'autres en étant membre d'une espèce que les humain.es apprécient, comme des abeilles domestiques, des mésanges bleues ou, Graal, une espèce rare et protégée. Mais je plains ceux qui sont membres des pigeons, poulets, ragondins, rats surmulots, frelons à pattes jaunes, etc. 

Il semble utile de rappeler que toutes les espèces et leurs individus ont des qualités et des défauts. À commencer par nous, qui avons pourtant une approche sentientiste avec nous et chamboulé la Terre entière, et qui reprochons à d'autres de soi-disant “déséquilibrer” les écosystèmes, souvent en les tuant. 

Mais nous dit-on qu'une mésange tue beaucoup de chenilles de papillons ou autres insectes protégés au printemps pour nourrir ses jeunes ? Non. Mais pour son espèce, on “ferme les yeux”, ou plutôt on est culturellement habitué à sa présence et à ses impacts. 

Pour voir les animaux autres qu’humains comme des individus et pour ce qu’ils sont intrinsèquement, il est parfois utile de se déculturer. Mais c'est quasiment ce qu'il y a de plus difficile à faire, et cela nécessite beaucoup d'esprit critique, car il s’agit souvent de lutter contre soi-même !

Définitions

Sentience  : La sentience (du latin sentiens « ressentant », de sentiere « percevoir par les sens ») désigne la capacité d’éprouver des choses subjectivement, d’avoir des expériences vécues positives ou négatives. Un être sentient, qu’il soit humain ou non, peut ressentir les émotions, la douleur, le bien‑être, etc. et percevoir son environnement et ses expériences de vie. (source : sentience.pm)

Essentialiser : Tendance à réduire et enfermer les individus à une identité étanche et immuable, à une “essence” figée.

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